La résolution de tous les dangers ne doit pas être adoptée !


Une lettre de Bertrand Heilbronn, Président de l'AFPS,  a été envoyée le 22 novembre dernier à tous les Député-e-s qui doivent se prononcer sur cette résolution le 3 décembre prochain.

 

Sandrine LE FEUR, Députée du Finistère, l'a donc reçue, mais n'a pas jugé nécessaire de recevoir les associations de défense des droits humains du Pays de Morlaix (LDH, Amnesty, AFPS, CCFD-Terre Solidaire, Mvt de la Paix, ACAT) qui lui avaient demandé un échange sur cette question. Considérant qu'elle s'était déjà prononcée par écrit EN FAVEUR de cette résolution, elle n'avait rien de plus à nous en dire !

Dommage que sa conception de la concertation et du débat entre élue et citoyen-nes engagé-es n'aille pas jusqu'à accepter d'entendre de vive voix leurs arguments...

 

Peut-être sera-t-elle plus sensible aux arguments de la Commission nationale consultative des droits de l’homme* qui dans son dernier communiqué affirme « En multipliant les occurences à l’Etat d’Israël, l’IHRA propose une vision biaisée de l’antisémitisme contemporain. » et invite dans une lettre qu'elle leur a envoyée spécialement, les députés à ne pas adopter la définition proposée par l’IHRA qui, loin d’être « opérationnelle », soulève plus de questions qu’elle n’apporte de solutions pour renforcer la lutte contre le racisme et l’antisémitisme... (cf : lettre en pièce jointe)

 

NCDH: La Commission nationale consultative des droits de l'homme est l'institution nationale de promotion et de protection des droits de l'homme.

 

La lettre de Bertrand Heilbronn

 

Ensemble contre l’antisémitisme et toutes les autres formes de racisme, refusons toute manipulation.

 

Après 6 mois de report, une proposition de résolution « pour lutter contre l’antisémitisme » a été mise à l’ordre du jour de l’Assemblée nationale pour le 3 décembre prochain. Peu différente de celle qui avait déjà été reportée le 29 mai, cette nouvelle « proposition de résolution Maillard » a recueilli un accueil plus que mitigé, y compris dans les rangs de la majorité. Les médias s’en sont fait l’écho.

Comment pourrait-il en être autrement, dès lors que les députés se sont correctement informés de la nature de ce qu’on leur propose ?

Comment accepter en effet qu’un sujet qui devrait rassembler, - la lutte contre l’antisémitisme et toutes les autres formes de racisme -, soit manipulé et transformé en sujet de division, pour assurer l’impunité de l’État d’Israël et tenter de faire taire les critiques qui lui sont adressées ? Si la résolution fait autant polémique, c’est en effet parce qu’elle n’est pas ce qu’elle prétend être. La Plateforme des ONG pour la Palestine, forte de ses 39 organisations, en a assuré le décryptage dans une brochure qui a été envoyée à tous les députés.

S’il faut lutter de manière résolue contre l’antisémitisme comme contre toute autre forme de racisme, les voies proposées par la résolution sont pour le moins contestables. En contradiction avec les études publiées sur le sujet, elle fait d’abord de l’antisionisme la cause principale de l’accroissement des signalements d’actes antisémites et une « expression moderne de l’antisémitisme ». C’est oublier un peu vite que l’antisionisme est une opinion politique, longtemps majoritaire dans les communautés juives européennes. Si le terme de « sioniste » peut parfois masquer des expressions antisémites, les tribunaux savent l’apprécier sur la base des lois existantes, et il est objectivement impossible d’aller plus loin sauf à vouloir contrôler les pensées de chaque citoyen !

C’est là qu’intervient la « définition IHRA de l’antisémitisme », dont l’adoption est au cœur de la « résolution Maillard », ainsi que les exemples associés à cette définition, qui ont pour unique objet de faire planer le soupçon d’antisémitisme contre toute critique de l’État d’Israël et de sa politique, alors que celle-ci est largement condamnée par la communauté internationale.

Ces « exemples » n’ont jamais été adoptés par les organismes internationaux, qui en ont très vite compris les dangers. L’assemblée plénière de l’Alliance internationale pour la Mémoire de l’Holocauste, qui a dû adopter cette « définition » en mai 2016, a cependant pris soin d’en exclure les exemples, seulement présentés « à titre d’illustration » et « pouvant aider l’IHRA dans son travail ». La déclaration du Conseil de l’Union européenne du 6 décembre 2018, élaborée sous une pression constante de Benyamin Netanyahou, n’a été adoptée qu’en retirant toute référence aux exemples, comme l’a rappelé officiellement le représentant permanent de la France auprès de l’Union européenne le 19 décembre 2018.

Nos députés se retrouvent donc avec entre les mains un objet tendancieux et franchement dangereux, promu par les lobbys de l’extrême-droite israélienne, avec des « exemples » problématiques censés faire l’éducation de nos professeurs, de nos magistrats et de nos policiers ! Partout où elle a été adoptée, notamment au Royaume-Uni en décembre 2016, cette « définition IHRA » a été utilisée conformément à sa finalité : non pas pour combattre l’antisémitisme, mais pour intimider et tenter de faire taire toute expression ou action critique vis-à-vis de l’État d’Israël et de sa politique : annulation de débats dans des universités, pressions sur des professeurs d’université et sur des responsables politiques, annulation d’événements comme en août dernier pour un rallye cycliste caritatif dans une commune du Grand Londres.

Devant la décision récente de la Cour de Justice de l’Union européenne, confirmant l’obligation d’un étiquetage conforme des produits issus des colonies israéliennes, les masques tombent : le gouvernement israélien qualifie cette mesure d’antisémite et discriminatoire, et son porte-parole évoque à ce sujet la définition de l’IHRA, alors que Donald Trump affirme que la colonisation de la Cisjordanie n’est pas illégale. Est-ce vraiment l’intention de l’Assemblée nationale d’adresser au gouvernement israélien un nouveau signal d’impunité dans de telles circonstances ?

C’est ici et maintenant qu’il faut marquer un coup d’arrêt. Ici, parce que la France a une longue tradition de lutte inclusive contre toutes les formes de racisme, portée par de grandes associations de la société civile et un organisme consultatif de l’État, la Commission nationale consultative des droits de l’Homme, qui a marqué son opposition constante à l’adoption de cette définition. Ici, aussi, parce que nos député.e.s sauront exercer librement leur mandat, en refusant les injonctions, les pressions ou les propos injurieux.

Maintenant, parce qu’il serait irresponsable de diviser la France sur une cause nationale, en y mêlant les intérêts particuliers d’un État tiers dont les pratiques contraires aux droits humains sont largement condamnées. Il ne devrait pas être question d’instrumentaliser un sujet aussi important que la lutte contre l’antisémitisme pour accorder un supplément d’impunité à l’État d’Israël, qui s’apprête à pousser une loi d’annexion de la Vallée du Jourdain. Ce n’est pas le moment non plus de se lancer dans une concurrence victimaire entre les différentes formes de racisme, qui toutes, doivent être condamnées dans un même élan républicain.

Il est temps, il est grand temps d’abandonner la « proposition de résolution Maillard » et d’arrêter de diviser la France au profit de l’impunité d’un État tiers. Il est temps au contraire de mobiliser notre pays au service des valeurs largement partagées que sont l’égalité, la liberté, la justice, et le refus absolu du racisme sous toutes ses formes.